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La captivité de Marcel Rouchaud

Marcel-Rouchaud

La captivité

Les barbelés du Stalag IV près de Dresden.
Dans l'Allemagne nazie, Stalag était un terme désignant un type de camp pour prisonniers de guerre. Stalag est l'abréviation de "Mannschaftsstamm und Straflager" (Mannschaft (" troupe "), Stamm (" regroupement "), Strafe (" punition ") Lager (" camp ").). Ce type de camp était destiné aux hommes du rang, les officiers étant détenus dans des Oflags.

Ma captivité

Marcel-Rouchaud 3Ste Ménéhoulde
Le mot de l'historien
Le stalag où est Marcel s'appelle le Fronstalag 193 de Ste Ménéhoulde : il n'y a quasiment pas d'info concernant ce camp qui a existé de juillet 1940 à août 1940.

Le 15 juin vers 13h00 un dernier coup de fusil tiré à 100 mètres par un allemand me faisait jeter à plat ventre. J'avais beau faire signe que je me rendais ils n'avaient pas compris .... Je levai les bras. C'était fini. Debout j'avançais et rendais mes armes. Les cinq hommes qui étaient avec moi en faisaient tout autant. Dirigé sur le centre de rétention je fus parqué là avec deux ou 300 autres soldats français. La captivité commençait. Après les formalités de fouille et vers 17h00 nous étions mis en colonnes par cinq avril et mis en route pour Résigny. Trois kilomètres .Arrivés à Résigny j'ai couché avec tous les autres prisonniers dans une grange. Le lendemain matin nous étions tous emmenés dans le parc du château Maginot. Quelle ironie que c'était la que nous avions deux jours avant nôtre popote. Les temps avaient changé. Nous avons couché sous les arbres, bu de l'eau et ingurgité de deux cuillérées  à soupe de lentilles. Le 17 au matin, nous étions à ce moment-là ,2000 prisonniers, après avoir mangé deux cuillérées  de lentilles nous savons pris la route de Ste Ménéhoulde. 40 kilomètres. Où nous sommes arrivés le soir. Inutile de dire la fatigue la faim, la soif, les pieds en sang.... Pour ma part j'étais pompé.
O cette caserne Valmy, je la reverrai et longtemps. Les bâtiments à moitié démolis par les bombes et les obus brûlaient encore. Dans la cour quelques centaines de carcasses de voitures automotrices un roussies tordues par l'incendie ajoutaient leurs notes de désolation. Nous Étions 8000 hommes là-dedans, toutes les races y étaient  représentées : blanc, jaune, noir, arabes, une vraie Babel. Poux, vermine de toute sorte, régnaient en maître. La nourriture manquait. Quelle torture et quelle privation. Pas d'eau non plus, les canalisations étant détruites ; les premiers jours passés dans cette fourmilière m'ont marqué de leur empreinte. J'ai maigri d'au moins 20 kilos. Avec mon camarade Lateste, nous couchions dans les escaliers d'un bâtiment. Aucun autre plan ailleurs. Le matin, nous reprenions nos matelas et trainions dans la cour jusqu'au soir, pour revenir avant la chute du jour reprendre place dans le fameux escalier.
Par la suite je me suis organisé. J'ai réussi à avoir une paillasse, dans une chambre où nous étions une dizaine, tous adjudants ou adjudant-chef. Cela allait déjà mieux.
Mais c'était cette nourriture invariablement  le matin une louche de haricots ou de pois cassés, le soir une louche d'eau de riz. Quant à la viande voici  les proportions : une vache. 8000 hommes. Une fois achèterait menu nous avions quelques filaments Bouillis dans la louche de haricots. Avec pareil régime, nous ne risquions pas les coups de sang. Au début de juillet, je suis parti comme volontaire pour travailler dans les fermes. Avec quelques trentaines d'hommes j'ai été  détaché à Aubérine (marne). Je suis entré en fonction de valet de ferme chez le sieur Gilles, propriétaire de 400 hectares de terrain. Je suis très mal tombé. Nous étions cinq chez le cul-terreux, je m'excuse de l'expression, mais elle lui va si bien qu'il serait dommage de s'en priver. Mon premier jour était un dimanche, j'en ai profité pour m'installer. Le Lundi j'ai pris le travail. Depuis 7h00 du matin jusqu'à 9h00 du soir, dans les champs, ou s'il pleuvait dans les écuries à charrier le fumier. La Table n'était guère meilleure qu'à sainte Ménéhoulde, mais nous avions une faveur un litre de vin pour neuf personnes. Cela ne risquait pas de nous saouler. A table pas un mot, il y avait que le sieur Gilles qui avait la parole. Quel rustre, maintenant que j'y pense j'en ai des nausées ! ! Cet homme me dégoutait. Un soir, le maire d'Auberine, veut nous prévenir, que nous étions relevés et que nous devions nous rassembler, le lendemain matin devant la kommandantur à 8h00.
Marcel-Rouchaud 4À 8h00 le matin, un camion nous a enlevé et réintégrer  au camp de sainte Ménéhoulde. Je n'ai pas regretté Auberine. Mais je dois dire que grâce à la générosité du sous-officier allemand qui commandait le village j'ai eu quelques douceurs. Le jour de mon arrivée à Auberine j'ai mangé à la table de l'adjudant-chef allemand, et celui -ci m'a donné à boire du vin et du champagne, des cigarettes et quelques cigares, et tout le temps de mon séjour la, il a été très chic avec moi.
En arrivant à sainte Ménéhoulde il y avait foule dans le camp. De nombreux prisonniers étaient venus de Metz, de Dieuse etc... De 8000 les effectifs été passé à 12 milles. Il n'y avait même plus de place pour circuler dans la cour. J'ai retrouvé la paillasse dans la même chambre, et quelques camarades. Tous d'un coup, le camp c'est presque vidé entièrement. Certaines personnes ont été libérés en raison de leur profession c'est ainsi que son partis Lafosse, Lalanne et quelques autres camarades. Puis cela s'est arrêté. Restons 1200 environ dans le camp.
Tout a été nettoyé le  casernement est propre. Nous avons de l'eau courante, seule la nourriture est la même. Le 5 août j'ai reçu une lettre de ma femme. Quelle joie ce jour-là. C'est inimaginable. Maintenant chaque jour, je note mes  impressions  sur le carnet et il me tiendra lieu de lettre à ma femme chérie car nous ne pouvons écrire qu'une fois par semaine et pour le moment la correspondance est suspendue.

15 août 1940

Marcel-Rouchaud 5Il y a deux mois aujourd'hui que je suis prisonnier. Deux mois c'est peu de chose et cependant ils  m'ont duré deux siècles. Ma pauvre Lucette, chaque jour j'attends de toi une lettre, qui malheureusement ne vient pas. Ce n'est pas de ta faute, je suis bien persuadé que tu m'as écrit, mais en plus des transports qui doivent être plus qu'irréguliers, il y a la censure allemande qui arrête en certain temps notre pauvre correspondance.
Je lis et relis ta première lettre. Je la sais par cœur et pourrais la réciter. Cette existence ici  est une mort lente. De quoi manger, juste pour ne pas mourir de faim, et puis cette inaction, on a constamment les idées ailleurs. Car je te prie de croire, ma grande chérie que j'ai le temps de penser… ce n'est pas gai, je t'assure. Je revois encore mon départ de Queyrac, sur le quai de la guerre, j'avais le pressentiment que je ne serai pas de retour de sitôt… pauvrette va ! ! Et encore il ne faut pas se plaindre, cela aurait pu se terminer beaucoup plus mal. Il y a tant de pauvres bougres qui y sont restés et qui auraient bien voulu être assuré d'avoir mon sort.
Marcel-Rouchaud 6Aujourd'hui, jour férié, les prisonniers ne travaillent pas, ils sont tous là, dans cette cour à errer comme des âmes en peine. Il y en a pas mal de mon bataillon, même de ma section. Tous comptent les  jours mais sans savoir jusqu'où il faut compter.
Pendant un certain temps j'ai espéré la libération prochaine, mais hélas ! Je ne sais pas ce qui se passe, j'ignore tout des événements extérieurs, mais ce qu'il y a de sur, c'est qu'on ne parle plus de libérer personne. La grande bienveillance dont on avait usé à notre égard, depuis le début, semble n'être plus que souvenirs, car la discipline se resserre et nous connaissons le régime strict du prisonnier. Y a des moments d'attendrissements, je voudrais n'être plus ici. Croyant que tout cela ne fut qu'un mauvais rêve, et être près de toi, de notre Pierrot et vivre comme avant en travaillant bien sûr, mais combien heureux….
Je suis dans le spleen aujourd'hui, plus que les autres jours, je te voudrais auprès de moi, pour réconforter mon courage défaillant. Je vous embrasse mes deux chéris de toute mon âme, mes pensées sont avec vous et ne vous quittent pas

16 août 1940

Aujourd'hui non plus je n'ai pas eu de lettres. Avec la censure cela va au ralenti, ça n'a pas d'importance, les prisonniers, c'est tellement peu de choses ! ! Notre que se ferment une autre épreuve. Nourriture diminue tous les jours un peu. Nous ne touchons plus qu'une louche de bouillon à 11h et le soir une cuillère à soupe de graisse de porc et 200 gramme de pain…. Noir et bien souvent moisi, pour la journée du lendemain. Avec un pareil régime, si cela dure longtemps je ne sais pas ce que nous deviendrons. Il parait d'après le commandant du camp que nous sommes très bien nourris… ! ! C'est drôle je je ne m'en serais jamais rendu compte. Aujourd'hui c'est la Saint-Roch. Dimanche prochain ce sera la fête à Queyrac, lundi la traditionnelle promenade à Montalivet. Je ne sais pas s'il y aura  autant de monde que les autres années. Espérons ma chère Lucette, que l'année prochaine nous serons ensemble, ce sera bon signe pour tous. Je te dis à demain, peut-être aussi aurais-je de tes nouvelles ! ! Je t'embrasse moi qui ne cesse de penser à toi...

17 août 1940

Ce samedi s'est passé comme les autres jours de un peu moins monotone, car nous avons maintenant deux appels par jour, le matin 6h30 heure allemande ce qui fait 11h30 au soleil et le soir à 7h30. Nous commençons à avoir des journaux. Paris soir, le matin… mais c'est tout à sens unique, alors cela nous intéresse pas beaucoup.
Ma chère petite femme, demain dimanche c'est la fête Queyrac, mais j'ai peur qu'elle ne soit pas bien gaie, il doit manquer pas mal de monde et cela n'encourage pas les gens à faire la noce.
On n'a pas l'air de vouloir nous libérer de suite. D'après les dispositions prises, cela a l'air de préparer pour cet hiver. Ce ne sera pas rigolo pour nous, à cause du froid. Enfin ! Il faudra une fois de plus que la carcasse s'y habitue. Aujourd'hui des dames de la Croix-Rouge sont venus nous apporter du pain blanc et quelques biscuits, malheureusement nous sommes trop nombreux pour partager deux miches de quatre livres  pour 250 hommes, le morceau est vraiment trop petit. De 10 à demain ma grande chérie et tout en espérant une lettre de toi, 1000 baisers de ton mari qui t'aime

19 août 1940

Dimanche, je n'ai pas écrit. Nous avons été occupés toute la journée par des appels,  des rassemblements à n'en plus finir. En somme empoisonnés toute la journée. Si nous avons eu une liberté relative les premiers temps, cela a changé, nous sommes de vrais prisonniers maintenant. J'ai été immatriculé et ai le numéro 558. La correspondance étant suspendue, pas seulement l'espoir d'avoir des nouvelles. C'est ce qui manque ici, car les lettres de la famille sont comme une nourriture morale. De cela au moins nous sommes privés, quant à la nourriture du corps, elle est dans le ton des circonstances. Aujourd'hui lundi, c'est le pèlerinage Montalivet. S'il fait aussi beau ces temps -ci qu'ici, ce sera réussi, il pleut depuis ce matin. Il est vrai que cette eau, fait du bien aux plantes, et puis cela fera pousser les ceps. Quel dommage que je ne sois pas à Queyrac c'est avec un réel plaisir que j'irai en faire la cueillette. Ici il faut se contenter de peu, il faut vivre ses souvenirs, supporter le présent, et avoir l'espoir que tôt ou tard finira cet état de choses qui nous accable. Je ne sais pas quand nous pourrons revivre heureux ! Cela me paraît presque impossible. Ces murs, cette caserne à moitié démolie, quel triste horizon, depuis deux mois passés ; je me sens séparé du monde et cela n'est pas gai.

Marcel-Rouchaud 721 août 1940

Petite lulu chérie, j'ai reçu avant-hier la lettre du 14, merci de ces bonnes nouvelles ; si tu savais comme cette lettre m'a fait plaisir. Tu as raison : si j'étais avec vous, vous n'auriez plus de soucis. C'est juste et c'est mon plus cher désir. Hélas ! Il faut en passer par là. Tant mieux pour mon frère, je suis bien content de le savoir chez lui. Il y a bien assez de moi qui reste en pauvre. Hier nous avons eu une jamais assez creuses mais comme c'est moi qui fait la cuisine quand nous avons la chance d'avoir quelque chose à faire cuire, c'était le cas hier, je suis donc occupé une grande partie de la journée. Nous avons eu un poumon de vache. Avec que quelques pommes de terre, j'ai fait ragoût, ce que ce plat a été apprécié ! ! Ce jour d hui il pleut, il fait un temps affreux, c'est le jour des méditations.

Quand finira tout cela ? Cela n'a pas l'air de vouloir finir de sitôt. La captivité n'est pas précisément une chose très douce. Surtout pour nous qui ne sortant jamais travailler. Nos sorties se font dans la cour de la caserne entre les appels du matin et se du soir. La nourriture est infecte et inexistante par moments. Témoin  ceci : 25 kilos de pois cassés pour 1200 hommes. Cela donne à peu près une louche d'eau sale pour chacun de nous. Le soir c'est mieux, une demi cuillère à soupe de saindoux et quelquefois une dizaine de gramme de pâté ; heureusement que jusqu'à présent nous nous sommes débrouillés pour avoir quelques vivres, mais c'est encore bien peu ! ! Nous saurons  ce que c'est de se rationner. Je te dis à demain ma petite femme adorée je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit Pierrot que je remercie de son gentil mot au bas de ta lettre.

22 août 1940

Aujourd'hui jeudi, il fait  un vilain temps, le vent souffle très fort mais surtout il y a des averses et il fait froid, au point de supporter le feu du poêle  le que nous avons dans notre chambrée. Ce matin le menu était le suivant : une louche de sorgho. Voila pour ce qui nous est fourni par les autorités. Mais nous l'avons amélioré par une demi-sardine, offerte par un camarade qui a eu la veine d'avoir un colis et une cuillère  de compote de pommes, produit de notre fabrication. Ce soir le menu sera une dizaine de grammes de pâté ou une demi-cuillère de gelée chimique appelée pompeusement confiture  ou plus simplement la demi-cuillère de saindoux. Mais nous améliorerons encore pour ce soir, par nos propres moyens : avec un peu de tabac nous nous procurons des os aux abattoirs du camp cela nous fait un pot-au-feu. Les os seront consciencieusement raclés, les débris ainsi recueillis seront passés à la poêle ainsi, nous aurons l'impression de manger du hachis, qui sans être succulent sera le bienvenu. Chaque jour, notre grande préoccupation est de chasser les vivres. Tout ce qui nous tombe sous la main et utilisé. Ici c'est l'école de la plus grande économie ou celle de l'avarice. La journée se passe en lecture, en flâneries, le temps passe avec une lenteur déconcertante.
Hier au soir j'ai pu remettre une lettre à camarades de la légion étrangère, prisonnier lui aussi. Ses fonctions d'interprète lui donnent assez de liberté. Comme il devait accompagner aujourd'hui à Paris un Ponte, j'en ai profité. Je souhaite ma Lulu chérie, que tu aies ma lettre le plus tôt possible. Voilà ma grande, l'emploi du temps de ton Cillon ce qu'il peut s'ennuyer ici, c'est inouï. Grosses bises à notre Pierrot et toi ma chère femme je t'embrasse bien tendrement.

23 août 1940

Aujourd'hui vendredi, il fait un bien vilain temps. Aussi je n'ai pas quitté la chambre de la journée, sauf pour les deux appels obligatoires. La journée a été très longue. Nous ne savons toujours rien pour notre libération. Personne n'en parle. C'est très dur de rester comme nous sommes, et dire que nous sommes aussi près de 1800 mille ! ! Nous espérons toujours demain. Il est vrai que l'espoir fait vivre. Il y aura bientôt un an que nous sommes mobilisés. Et quatre mois passés de que je t'ai embrassé sur le quai de la gare de Queyrac, et deux mois et demi que je suis prisonnier. Les beaux jours seront bientôt  finis ici. L'hiver s'avance à grands pas et cela ne fait pas sourire. Je pense à Pierrot, à toi ma petite femme chérie, et quel triste vie que nous avons ! ! C'est désolant.

25 août 1940

Aujourd'hui dimanche c'est le calme plat. À  part l'appel de ce matin, c'est tout. Je flâne, je ne sais pas quoi faire de ma peau. Hier soir je t'ai écrit une lettre que j'ai remise à un camarade pour la mettre à la poste à Paris. Ici il faut utiliser toutes les occasions, puisqu'il nous est interdit d'écrire officiellement mais nous n'arrivons toujours à passer au travers ! ! A force d'être enfermés, nous devenons hargneux, un rien porte sur les nerfs, la patience s'échappe et dieu seul sait si nous en avons besoin. La pensée s'envole vers le pays, elle va retrouver ceux que j'aime, il n'y a pas un garde au monde qui puisse l'empêcher ! Heureusement ! C'est bien assez que le corps soit prisonnier.

26 août 1940

Aujourd'hui lundi, il a fait une belle journée. Cela réconforte un peu. Comme à l'accoutumée, j'ai fait la cuisine : ce matin un ragoût, ce soir un pot-au-feu. Tant que nous pourrons nous procurer quelques denrées en ville, par l'intermédiaire de quelques prisonniers qui vont faire des corvées, cela ira, nous ne mourrons pas de faim. Est-ce que cela durera. Ici à Sainte Ménéhoulde le ravitaillement est difficile par suite du manque de moyens de transport. On ne parle toujours pas de nous libérer, au contraire la discipline et de plus en plus sévère. Laisser passer un temps, il était possible de sortir, accompagné d'une sentinelle ; mais maintenant que plus du tout. Voila un mois passés que je suis rentré d'Auberine, je ne suis pas sorti plus d'une fois pendant 1h00. Je commence à sentir le moisi. La défense d'écrire nous a été enjoint qu'une fois de plus, sous peine de sanctions sévères. Alors nous n'écrirons pas,  pour sûr il faut respecter les ordres, mais à la première occasion cela n'empêchera pas une lettre de partir. Ma chère Lulu je croyais avoir une lettre aujourd'hui, mais je n'ai pas eu cette chance, peut-être demain je serai plus heureux. Bonne grosses bises à notre Pierrot et toi mon adorée, tous mes baisers, mes caresses.

27 août 1940

Quel dommage que cela ne soit que sur le papier. Aussi l'éloquence me manque passablement. Je compte sur une lettre, mais hélas ! Il n'en vient pas. Quelle tristesse ! !
J'ai eu tort de me lamenter, à 4h00, le vaguemestre m'a apporté une lettre de toi ma grande chérie, datée du 20 août. C'est la troisième que je reçois. Tu ne peux imaginer le bonheur que m'apporte ce morceau de papier. C'est en somme un peu de toi qui vient jusqu'à moi. C'est ton amour qui vient me réconforter. J'en ai besoin par moment je l'avoue sans fausse honte. Car il y a des moments où je m'ennuie férocement ! ! Tu es allée à la rivière, mais tu as bien fait mal Lucette. Il faut bien que tu prennes quelques moments de distraction. Ce n'est pas une raison parce que moi je suis prisonnier qu'il faille que toi tu sois toujours à la maison. Je m'imagine très bien cette journée passée à la rivière, il est vrai qu'en vélo c'est moins confortable qu'avec l'auto, mais c'est plus …pittoresque. Et puis cela fait une excellente journée pour vous deux car je présume que Pierrot a dû s'en donner. Pauvre Pierrot je voudrais bien le revoir lui aussi. Je ferme les yeux et vous embrasse à tous les deux de tout mon cœur.

28 août 1940

J'ai relu ta lettre reçue hier soir. Encore merci ma douce Lucette. Elle est bienfaisante pour l'esprit, cela aide à supporter cette maudite captivité. Ce matin, j'ai fait ma lessive, et en ce moment je surveille la soupe, car si je veux manger il faut y tenir l'œil ; nous avons obtenu l'autorisation de sortir en ville en groupe de 15, conduit par un sous-officier et une sentinelle allemands. Ce soir en rentrant je consignerai mes impressions.
Voila je suis rentré de ville. Le sous-officier allemand qui nous conduisait a été très chic, il nous a laissé chacun de notre côté, à condition de se rassembler en un endroit déterminé. Donc pendant 2h00, j'ai eu une liberté relative. J'en ai profité pour faire quelques achats de légumes et ai fait  partir pour toi une lettre qui sera postée à Paris. Il faut se débrouiller car la correspondance nous est toujours interdite. Mais la ville de Sainte Ménéhoulde n'est pas très peuplée, pour le moment il y a davantage d'Allemands que de Français. Et puis il y a eu beaucoup de casse. Nombreuses maisons sont détruites, ce qui n'est pas réjouissant pour la vue. Au cours de ma promenade, j'ai pu m'offrir un peu de vin. J'en ai bu deux verres. Il fallait consommer sur place car il est défendu d'en emporter. Je suis rentré au camp, satisfait, le moral un peu remonté.

29 août 1940

Aujourd'hui jeudi, j'ai réussi à sortir encore cet après-midi. Un camarade m'ayant cédé sa place. J'en ai profité pour faire le même pèlerinage que la veille. Ça fait du bien de sortir cela change les idées.

30 août 1940

Aujourd'hui à 4h00 un camarade m'a apporté une lettre de toi ma chère Lucette. Je suis d'autant plus content que celle-ci est datée du 27. En somme ce sont des nouvelles toutes fraîches qui me sont parvenues. Elles sont accueillies avec joie, je t'assure. Je me sens moins seul, moins éloigné. Je constate qu'à Paris, ils ont fait diligence pour me réclamer. Mais hélas ! Ici ça ne va pas pareil et puis c'est un fait exprès ils n'ont libéré personne depuis bientôt un mois. C'est bien encore ma veine. Peut-être que cela reprendra avant peu. Espérons-le. Tu dois avoir beaucoup de travail avec tes récoltes. Mais je suis beaucoup plus tranquille de te savoir avec toutes ces réserves. Les vivres seront rares cet hiver, il faut être prévoyant dès à présent. Ici pas de changement, nous sommes toujours en cage, c'est bien ennuyeux. Demain je t'écrirai une lettre, que je ferai partir la semaine prochaine par la poste par  l'intermédiaire d'un civil. Bonnes grosses  bises à notre Pierrot, notre petit bonhomme, et toi ma chère petite femme, toutes mes caresses et mes plus doux baisers.

31 août 1940

Il y a un an aujourd'hui que je quittais Paris pour la Rochelle. Un an que la mobilisation nous prenait tous à nos familles. Qui nous aurait dit alors, ce que nous sommes devenus... ! ! Quelle misère, quel triste résultat ! Il y a des moments ou j'envie le sort des bédouins, vivants dans le bled, loin des histoires des soi-disant civilisés. Ils vivent peut-être comme des bêtes, mais au moins, leur cerveau n'est jamais soumis à de pareils cahots. Quand est ce que nous pourrons reprendre une vie calme, régulière. Penser à sa famille avant de penser à cette collectivité qui nous a conduits au malheur. Je ne sais quand, mais je voudrais que cela soit tout de suite.
1er septembre 1940

Aujourd'hui dimanche, il fait un temps splendide qu'il est bien regrettable de rester ici enfermés entre ces murs si désolant. Et pourtant il est impossible de faire autrement. Ce matin j'ai fait la cuisine, pour ne pas changer, un ragoût, ce n'est pas varié mais a l'avantage de nous calmer la faim.
Puis cet après-midi je vais flâner sur mon lit. Je vais tâcher de trouver un livre, ça m'aidera à passer le temps. Depuis que nous pouvons faire un peu de cuisine nous-mêmes, cela va beaucoup mieux. J'ai repris un peu si je n'ai pas l'embonpoint d'alors, je suis quand même en bonne forme. Petite femme chérie, si ce n'était d'être loin de vous deux aujourd'hui je serai heureux. Je  pousse même ma béatitude jusqu'à fumer un cigare… ! ! Je voudrais être près de toi, sentir ta présence qui m'est si douce, comme cela serait bon ! Notre Pierrot, lui aussi, j'y pense souvent, Ah ! Quel malheur d'être dans une pareille position. Il y a des moments où il me semble que plus jamais je ne serai heureux.

Marcel-Rouchaud 82 septembre 1940

Lundi, à midi le vaguemestre vient de me remettre une lettre de Pierrot. Merci à vous de mes chéris de ne pas me laisser sans nouvelles. Je félicite Pierrot pour le style de sa lettre, mais je ne sais pas si maman n'a pas un peu dicté !! Enfin je la prends comme elle vient et ça me fait bien plaisir. Ici il fait un temps magnifique, tout à l'heure nous allons sortir en ville,  escortés bien entendu, pour nous ravitailler. Je te raconterai ce que j'aurais vu et mes impression. À demain.

3 septembre 1940

Ma chère petite femme, je suis rentré hier soir ou du camp avec des vivres : tomates, concombres, prunes, fromage.  Nous avons trouvé à peu près de tout sauf l'huile le beurre le vin …Enfin le principal, c'est de pouvoir faire un peu de cuisine pour améliorer notre ordinaire qui est bien maigre. Tant que nous aurons un peu d'argent cela ira, mais quand ça manquera ce ne sera pas rose. Il nous est interdit de recevoir de l'argent, alors quoi faire ? Il est question de nous donner une solde  mais quand la toucherons-nous ?  Les gens reviennent à Sainte Ménéhoulde, mais en petit nombre, et il y a seulement des femmes et des enfants. Au camp, je suis assez bien. Je ne fais rien dans la journée. C'est pourquoi je trouve le temps si long. Je me distrais en faisant la cuisine pour la chambrée.  Je lis beaucoup. Nous avons pas mal de livres. Mais je ralentis un peu car elle fait mal aux yeux. Je songe à toi Lucette, aux nombreux jours que nous perdons et que malheureusement nous ne rattraperons pas. Hier j'ai profité de ma sortie en ville, pourtant envoyer une lettre qui comme les autres sera postée à Paris. Ce matin, j'ai touché un caleçon et une ceinture de flanelle. Je garde la ceinture pour me faire un cache-nez. Petite femme chérie, je t'embrasse bien fort, ainsi que notre Pierrot, et te dis à demain.

5 septembre 1940

Hier, je n'ai pas écrit, je n'en avais pas du tout envie. Aujourd'hui je suis un peu plus courageux parce que tout à l'heure nous allons sortir pour la promenade (2h00) . Mais je dois te dire que je viens de faire deux lettres : une pour toi, et une pour ma mère. Je ne lui avais encore par écrit. Ces lettres je vais les remettre à la personne qui veut bien se charger de les faire passer à Paris. Heureusement que la sollicitude de cette personnes est acquise, sans quoi, voilà un mois que je n'aurais pu te donner aucune nouvelle, car la correspondance demeure rigoureusement interdite. Il fait un soleil radieux nous avons bien mangé ce matin, aussi c'est presque le cœur en fête que nous allons sortir. Je ne t'ai pas présenté mes camarades de captivité à part deux, les autres tu ne les connais pas, mais je vais te les présenter : adjudant Arrivé ex adjudant de bataillon aux 344, Sendey, adjudant au 344, Lavagne adjudant au 344, Poulain, 15e tirailleurs. Jourd'hui. Cresson adjudant de la coloniale, ce dernier à la particularité d'être un très beau noir.
Arrivé exerce la profession de banquier à l'île d'Oléron, nous en profiterons pour l'appeler le juif. et ce qualificatif lui va bien. Le noir Cresson, ambon martiniquais, ne porte que des manteaux en satin, seulement en ce moment ses doublures se touchent. Ça ne fait rien je l'appelle master John. Quant à Sendey, lui est instituteur, mais il n'a jamais rien institué. Lavagne est un bon paysan qui est très habile. Et depuis trois mois il fabrique des bagues en cuivre qui taille dans les écrous des roues des automobiles et qui très commercialement les vend aux soldats allemands. Nous l'appelons l'orfèvre.

6 septembre 1940

Je suis sorti en ville, j'ai bu un verre de vin blanc, ça me faisait l'effet d'une râpe dans la gorge, mais cela m'a quand même fait plaisir. J'ai fait un achat de lessive pour mon linge, du pain et quelques légumes. En 1h00  la promenade été liquidée. Ce matin vendredi, le temps est toujours très beau, cela donne l'occasion à l'aviation de faire de beaux raids. Ma chère lulu, je trouve je trouve le temps long, j'ai beau essayer de m'étourdir, de ne pas penser, il n'y a rien à faire je m'ennuie. Mes cheveux ont blanchi un peu plus. Je t'ai envoyé une lettre hier, ainsi qu'à ma mère. C'est une consolation. Dire qu'avec ce beau temps il ferait si bon chez nous ! Mais il ne faut pas trop y penser, cela rend trop triste. Je te fais une grosse bise par la pensée. Hélas ! C'est tout ce que je peux faire.

7 septembre 1940

Hier j'ai réussi encore une fois à sortir en ville. J'en ai profité et j'ai réussi à trouver à acheter un bidon de vin rouge. Il a été le bienvenu dans la chambrée et, je te prie de le croire. Je suis sorti, ça m'a changé un peu les idées. Toujours rien au sujet de la libération. Au contraire on parle d'envoyer les prisonniers en Allemagne, ce qui ne nous fait pas sourire. Aujourd'hui vendredi, il fait toujours un temps magnifique. Qu'il ferait bon aller aux champignons, ce serait bien agréable. Enfin ! N'en parlons pas. Peut-être aujourd'hui j'aurai une lettre de toi. Quoi qu'il paraisse que depuis quelques jours, toutes les lettres destinées aux prisonniers sont refoulées. C'était pourtant notre seule consolation. Petite femme chérie, je ne t'oublie pas, mes pensées sont pleines de toi. Ah ! Je t'assure que j'y pense à Queyrac… ! Comme je m'y trouverais bien. Je te fais de grosses bises ainsi qu'à notre Pierrot, ton tout qui t'aime.

Hoyerswerda (Allemagne) 2 octobre 1940

Ma pauvre Lucette, cela a été la catastrophe. Moi qui me croyais si bien à sainte Ménéhoulde, et si près de la libération, il faut déchanter. Le 9 septembre, nous avons été rassemblés, puis conduits à la gare où nous avons été embarqués dans des wagons. 40hommes  par wagon, puis la porte a été bouclée et plombée. Le convoi s'est mis en route en direction du nord. Nous ne savions pas trop où, ni qu'elle était notre destination. Dans la nuit nous avons croisé un train dans une gare. Le mécanicien nous a appris que nous étions en Belgique. En effet dans la matinée du 10, nous étions à Namur. Notre train s'y est arrêté un grand moment. Seulement nous autres, sommes toujours restés dans nos wagons plombés. Ce n'était pas drôle ; obligés d'uriner dans des boîtes de conserve et de les jeter par la fenêtre. Nous avons quitté Namur et sommes arrivés à Liège dans l'après-midi. Là aussi  nous avons fait un arrêt assez long. J'ai pu  envoyer une lettre. L'auras tu reçue, je le souhaite, car elle t'aura expliqué mon long silence par la suite. Nous avons suivi la vallée de la Meuse et sommes rentrés en hollande. Je dois dire qu'aussi bien en Belgique qu'en hollande nous avons été fêtés, les gens ne cessaient pas de nous témoigner leur sympathie. Cela était réconfortant. Le soir un peu avant la tombée de la nuit, nous avons pénétré en Allemagne pour tous de bon cette fois, nous étions prisonniers. Nous avons roulé toute la nuit, sans savoir où nous étions. Dans la matinée, nous sommes passés en Westphalie et nous nous rendions compte que nous prenions la direction de l'est, nous avons roulé toute la journée et toute la nuit suivante, puis nous nous sommes arrêtés dans une gare, celle-ci n'était notre destination. C'était à Hoyerswerda, petite ville située à 70 kilomètres de Dresde sur la limite de Saxe-Silésie. À notre de débarquement nous avons constaté qu'il faisait froid, comme si nous avions été en hiver, dès le débarquement, nous avons été conduits dans un camp à trois kilomètres ; nous voilà dans les barbelés. Nous avons tous été fouillés nous et nos pauvres bagages. Pour ma part j'avais emporté deux couvertures, elles m'ont été confisquées. Dans la soirée, on nous a fait monter nos toiles de tentes individuelles et nous avons couché dessous pendant une dizaine de jours. Avec le froid, ce n'était pas très gai. D'autant plus qu'il a plu pendant quelques jours. Un matin, le soldat allemand qui nous commande est venu nous chercher et nous a emmené dans deux grandes tentes, celles nous étions, contenait 375 prisonniers. On aurait dit une fourmilière. Ensuite nous sommes passés à l'immatriculation. On nous a donné un numéro, on nous a confisqué notre argent français, on a pris nos photos, nos empreintes digitales, puis on nous a fait signer une feuille  comme quoi nous reconnaissions avoir pris connaissance de l'avis suivant :  " il est interdit aux prisonniers d'avoir des rapports sexuels avec des femmes allemandes sous peine de 10 ans de prison et peine de mort en cas de circonstances graves. " Nous voilà prévenus.

Marcel-Rouchaud 9Depuis ce matin, nous sommes logés dans une baraque en bois, nous sommes bien. Cela change beaucoup des tentes. Au moins ici, nous n'aurons pas froid. La nourriture sans être parfaite est assez bonne, il y en a beaucoup plus qu'à sainte Ménéhoulde. Heureusement, car ici il n'y a pas moyen d'acheter quoi que ce soit. Dans le camp, on assiste à des choses extraordinaires. Il y a la bourse du tabac, des objets de toute sorte, et celle de l'argent. Le prix de chaque chose atteint des chiffres énormes : ainsi un paquet de tabac gris se vend jusqu'à 100, 120 FRF. Le pain de 1200 grammes a été payé dimanche dernier 300 FRF. Et pour toute chose il en va de même. Les arabes qui étaient dans le camp étaient de vrais mercantis. Ils achetaient des cigarettes 40 FRF la boîte et les revendaient 100 FRF. Il y avait le jeu du tourniquet, c'était une machine à voler. Les polonais, les belges et quelques français était de bons clients. Les arabes étaient partis la semaine dernière. Ils ont été fouillés avant leur départ du camp ; sur quelques-uns on a trouvé jusqu'à 11 et 20 000 FRF. Qui bien entendu leur ont été confisqués. La vie se poursuit comme tous les jours. Beaucoup de prisonniers ont été envoyés au travail. Il reste encore pas mal qui doivent partir. Pour ma part je ne travaillerai pas : pour les adjudants, travailler est facultatif. Si cela continue comme maintenant je crois que je tiendrai. Je suis toujours avec les mêmes camarades. Ce matin aux lavabos, j'ai rencontré un camarade de Bordeaux qui était soldat avec moi en 1918. Lui aussi la trouve saumâtre d'être ici. Lundi dernier des flamands belges, ont été renvoyés chez eux. Quant est ce qu'il en sera de même pour nous. Depuis mon départ de Sainte Ménéhoulde je n'avais pas eu le plaisir de m'asseoir, d'appuyer mes coudes sur une table. Depuis ce matin dans notre baraque il y a une table. C'est un  vrai confort.

3 octobre 1940

Aujourd'hui j'ai envoyé une carte de 7 lignes. Tu vois ma Lucette que ce n'est pas pour un bavard. Enfin si tu reçois cette carte elle t'apportera de mes nouvelles, cela te rassurera sur mon sort. La journée est passée en rassemblements. Aujourd'hui il ne fait pas froid et c'est tant mieux le Camp est bien organisée. Maintenant que je suis dans une baraque, ça va bien. Il y a le confort : lavabo, buanderie, cigarettes, s'est bien installé. La nourriture est assez frugale. Le matin, nous avons du liquide chaud fait avec de la chicorée sans sucre bien entendu. Quelquefois du bouillon, du sorgho, une cuillerée à café de gelée de fruits (chimique) qui ressemble assez  à la graisse de Tékalémite. À midi  il y a une soupe de pommes de terre, carottes et rutabagas. Le plus souvent les pommes de terre sont servies cuites à l'eau (un kilo environ) et  une sauce pour les manger. Le soir 250 grammes de pain avec une rondelle de pâté dans des boyaux de papier et la traditionnelle cuillère de graisse. C'est tout. Il y a quelques distributions de rabiot aux cuisines, alors c'est la ruée. Jusqu'à présent je n'ai pas réussi en avoir. C'est dommage, car mon appétit ne ferait pas défaut. Je vais cesser mon bavardage pour aujourd'hui. Demain si j'ai l'occasion je reprendrai la plume. Je te fais de bien grosses bises ainsi qu'à notre Pierrot.

4 octobre 1940

Aujourd'hui sans changement. La vie au camp est pareille. Ce sont des rassemblements, des appels, puis les interminables queues pour la distribution de soupe. Moi qui aime les pommes de terre ici je suis comblé. Nous touchons très peu le pain, mais chaque jour nous avons environ un kilo de patates. C'est le plus consistant. Malgré cela c'est peu de choses et ça ne tient pas beaucoup l'estomac. Aussi dans la journée il y a quelques tiraillements d'estomac. A part cela, le reste peut aller. Mais ma Lu, ce qui me manque ce sont tes lettres. Quant est ce que j'en recevrai. Ce n'est pas amusant je te prie de le croire. Demain matin il y a des départs du camp. Moi je reste ici. Tous les copains sont avec moi, alors nous trainons notre inaction toute la journée. En ce moment à la maison vous devez être en pleines vendanges. D'ici je vous vois dans les vignes, puis à la maison le soir, réunis autour de la table. Comme il doit y faire bon ! ! Je ne veux pas trop penser car cela me donnerait le cafard et je n'en serais que plus malheureux. Je te fais de grosses bises ainsi qu'à mon petit Pierrot que je n'oublie pas non plus ! ! Et te dis à demain.

5 octobre 1940

Le temps est sombre, la journée s'est passé plaine de monotonie. Il est vrai qu'ici les distractions n'abondent pas.

6 octobre 1940

Aujourd'hui dimanche. Ce matin nous avons eu une distribution de savon en paillettes et une savonnette. Cela a fait plaisir, car c'est la première fois depuis la captivité. À déjeuner nous avons eu une ration plus forte que d'habitude ; aussi l'estomac et plus plein. Seulement les pommes de terre ne tiennent guère l'estomac, enfin ! C'est mieux quand même que les rutabagas. Toute la journée on essaie de passer le temps le mieux possible, mais en définitive, c'est bien long et nous ne trouvons pas beaucoup de motifs. Quant est ce que nous reprendrons le chemin de la France ? Ce sera un bien grand jour. Ma petite femme chérie, je ne te oublie pas et mon cœur est bien gros de ne pouvoir s'épanché un brin. Je  sais bien que de longtemps, tu ne liras pas ce que je t'écris, mais quand même cela me soulage de mettre sur le papier les pauvres mots que ma bouche ne peut te faire entendre. C'est bien triste d'être captif, surtout dans les circonstances actuelles. Il faut cependant faire front au cafard, car ici c'est une maladie qui ne pardonne pas. Mais tu me connais, j'ai assez de volonté pour tenir le coup. Je te dis à demain ma Lucette chérie et te fais de grosses bises ainsi qu'à notre Pierrot.

7 octobre 1940

                Lundi, sombre lundi. C'est bien le cas de le dire. Depuis ce matin, il pleut et naturellement le temps est très sombre. Ce n'est pas fait pour nous égayer. La nourriture aujourd'hui a été plus que légère, aussi il n'y aura pas à craindre de digestion. Je m'ennuie ma Lulu, c'est formidable. En Syrie, je n'ai jamais eu le cafard, mais en revanche ici c'est le bouquet. Je suis toujours dans le camp, ne serait pas trop malheureux, si ce n'était la nourriture qui est nettement insuffisante. Ce midi, une soupe de rutabagas. Ce soir du chou cru, beuark et  une cuillère de graisse ! ! Enfin ! Il faut beaucoup de patience et nous en verrons bien la fin un jour. Ma petite femme chérie, je pense à toi et suis triste pour toi. Encore as -tu Pierrot et toute la famille. Mais tous ne remplace par l'absence. Je sais pour moi ce que cela en coûte d'être sans toi. Je vais te dire bonsoir ma grande chérie en t'embrassant bien tendrement ainsi que notre Pierrot.

8 octobre 1940

Aujourd'hui il fait un temps magnifique, un très beau soleil, un vrai temps de vendanges. Hélas ! Ici nous ne vendangeons  pas ! À l'instant viennent de quitter le camp, les lorrains. Ils s'en vont pour être libérés. Du moins c'est ce qu'on leur a dit. Notre tour viendra sans doute, je l'espère. Aujourd'hui j'ai moi le cafard qu'hier, mais pour cela, il faut pas que je pense trop.

9 octobre 1940

Aujourd'hui il fait un peu froid, malgré qu'il fasse un beau soleil. Sans grand-chose de nouveau. Nous vivons au jour le jour, attendant toujours l'heure de la soupe avec impatience. Ce matin je t'ai écrit une lettre de 26 lignes, pas une de plus, pas une de moins. Je pourrai en  écrire comme cela une fois par mois et envoyer deux cartes de 7 lignes chacune. Tu vois ma Lucette que je ne serai pas trop bavard. Et pourtant en ai-je des choses à te dire. Depuis que nous nous sommes quittés, cela fait déjà pas mal de jours. Il y a eu un mois que j'ai quitté Ste Ménéhoulde, Un mois déjà que je suis en Allemagne, dans cette lointaine province de Silésie. Ce n'est pas rose de rester comme ça sans rien faire, cette inactivité me pèse et donne le cafard. Pourtant je suis décidé à ne pas vouloir travailler. Je laisse courir, nous sommes bien. En tout cas le temps passe, pas vite, mais passe quand même. De bonnes grosses bises à vous deux mes grands chéris et je te dis à demain ma Lucette.

10 octobre 1940
Petite Lucette chérie, aujourd'hui est encore un jour bien long. Il est d'autant plus long, que depuis trois jours nous avons peu de chose à manger. Alors ce sont des tiraillements d'estomac à n'en plus finir. On n'a rien à faire, on ne peut rien avoir. Je ne suis pas le seul à avoir faim, les camarades sont comme moi, ils font une triste mine. Aujourd'hui, on nous a fait appeler à la porte du camp. On nous a remis deux cartes à écrire. En somme la réédition de ce que nous avons fait il y a trois semaines, à notre arrivée au camp. Sans doute que les cartes que nous avons faites jusqu'à ce jour, il n'y en a aucune qui soit partie. C'est désolant ! ! Nous n'y pouvons rien. Nous ne sommes que des numéros, nous n'avons rien à dire, rien à espérer. Quand est ce que cela finira ? Ce qui est dur, en ce moment, c'est la faim. Il y a des prisonniers qui vont jusque dans les ordures, voir s'ils ne trouvent pas quelques légumes jetés. Rien ne traîne,  pas la moindre miette de pain. Le tabac est rare et très cher, aussi les ramasseurs de mégots ne manquent pas. C'est la misère noire en cage. Il y a des moments de désespoir. Quand un de nous est pris de cafard, les autres essayent de le remonter, mais le remède n'est guère efficace. On fait semblant d'écouter, mais c'est sans conviction. Si la captivité dure longtemps, je ne sais comment nous reviendrons. Ma Lulu, je voudrais être loin de cet enfer, je voudrais le fuir, mais hélas ! Les griffes sont puissantes. Si encore nous avions des lettres ! Pour ma part des lettres, quelques colis, je tiendrai un bout de temps. L'ennui ne me rongerait pas et puis je saurais ce que tu fais, je serais moins isolé ; mais je n'ai même pas cet adoucissement. Le moment le meilleur, ces quand on est couchés. La paille de bois n'est pas souple, mais c'est encore là que je me trouve le mieux. La nuit il m'arrive de rêver : je suis à la maison, avec toi, je sourie aux anges, mais quelquefois, mon rêve est brisé par le bruit des bottes des allemands, qui patrouillent dans la baraque. Alors c'est le rappel à la réalité. C'est fini, je ne peux même plus m'endormir. Tout me devient odieux. Je vais cesser mes bavardages et de dire à demain ma femme chérie grosse bise à vous deux.


11 octobre 1940

Pas grand-chose de nouveau aujourd'hui. Il a fait un temps très doux, il a fait très bon. Seulement la nourriture est légère et l'estomac aussi. J'ai commencé à apprendre l'allemand. La prononciation de ces mots compliqués est très dure. Je ne sais pas si je ferai des progrès. Je tacherai de faire pour le mieux d'abord parce que cela m'occupe et puis çà pourra me servir dans mon travail au ministère. Autrement ici c'est toujours la même vie. Nous nous levons avant le jour, nous rassemblons dans le camp pour l'appel. Ensuite nettoyage des chambres, 9 heures et demie 10h00, inspection par le Major du camp. Ensuite à midi, c'est la soupe : un litre de sauce aux pommes de terre aux rutabagas. Pas de pain. À 4h00 nous mangeons 200 gramme de pain avec une rondelle de cervelas et une cuillère de graisse et nous buvons ¼ d'eau à la chicorée. C'est tout pour la journée. Nous mangeons juste pour nous soutenir, mais bien insuffisamment. Mes couleurs ont disparu. Il n'est toujours question de rien. Pas de libération en vue. Ma pauvre Lucette, il y a des moments où j'en ai bien gros sur le cœur. Quelle tristesse d'avoir une vie pareille. C'est bien souvent que je pense à toi ma grande chérie, à notre petit Pierrot. La guerre est une bien triste chose et ses conséquences bien cruelles. Ici dans le camp c'est l'égoïsme, l'esprit méchant orgueilleux. Ce matin sous prétexte que je n'avais pas apporté mon assiette, pour la distribution de marmelade (gelée chimique), je m'en suis passé. Les camarades ont mangé ma ration. C'est peu de choses en temps normal, mais ici cela a une grande importance, car nous n'avons déjà pas de trop à manger et on ne peut s'offrir le luxe de se laisser frauder. J'ai dit ce que je pensais à certains camarades qui auront compris. Ma chère lulu, je vais te dire bonsoir, la ronde vient de passer dans la baraque et il va être bientôt l'heure d'éteindre les lumières. De bons gros bisous à vous deux.

13 octobre 1940

Il y a eu un mois hier que je suis arrivé ici à Hoyerswerda ce mois m'a duré un siècle ! ! Ce matin dimanche, nous avons déjà eu deux rassemblements et la journée est à peine commencé, il est 10h00. De plus tout à l'heure j'ai relu tes lettres, celles que j'ai reçu à Ste Ménéhoulde : cela m'a fait  plaisir et m'a un peu réconforté ; que ne donnerais je pas ma chérie pour recevoir de tes nouvelles, hélas ! Je sais bien que je ne peux rien recevoir. Tu ne sais même pas où je suis. Ce qui me fait le plus mal, c'est de tourner en rond, toute la journée, sans but, sans occupation. Comme je n'ai aucun dérivatif, imagine toi un instant ce que peuvent être mes pensées ! Elles ne sont pas toujours roses et tout cela n'arrange pas le caractère. Quand je reviendrai à la maison, je serai obligé de refaire mon éducation. Mais cela ne me fait pas peur, j'aurais vite repris mes habitudes. Cet après-midi, j'irai écouter les chanteurs car nous avons des artistes et ils donnent une séance chaque dimanche. Voilà ma petite femme adorée la vie s'écoule lentement ici, et chaque jour n'apporte pas grand-chose de nouveau. Je te fais de biens grosses bises et te dis à demain.

14 octobre 1940

Aujourd'hui lundi, 122ème  jour de captivité. Ma petite femme chérie hier après-midi je suis allé écouter les chanteurs ; j'ai passé un bon moment. Cela m'a procuré un bon dérivatif. Ensuite je suis revenu à ma baraque, j'ai mangé deux pommes de terre bouillies que j'avais eues soin de conserver, une rondelle de pâté et voilà pour le souper. J'ai passé une nuit excellente et n'est pas été réveillé, ce qui est assez rare. Ce matin pour nous remettre, on nous a conduits aux douches. Histoire de nous tuer les poux. Nos effets sont mis dans un local pour y être désinfectés et nous devons attendre environ 1h00 pour qu'ils nous soient rendus. Le matin nous nous sommes distrait nous-mêmes il y avait des chanteurs, cela passait le temps ; chanteurs et auditeurs tous en tenue d'Adam, c'était un peu particulier. Ensuite nous sommes revenus dans la baraque y reprendre… des…poux ; Car la paille de bois ne subit pas la désinfection, alors il reste la semence. Le mois prochain nous serons… Désinfectés à nouveau. Cet après-midi, il fait un beau soleil, nous ne faisons absolument rien. Pour ma part je traîne d'un côté et d'autre, je me promène le long des barbelés, où je blague avec les copains. Voilà Ma Lucette la ville de ton Cillou. Elle n'est pas rose et manque d'agrément. Combien de temps cela durera ? Je voudrais que ce soit de suite, mais hélas ! Mes désirs ne sont pas la réalité. Nos vendanges doivent avancer. Peut-être même avez-vous terminé. Et mon petit Pierrot, est-il toujours sage et obéissant. Ne te fait-il pas gronder trop souvent ? De bon gros bisous à vous deux et à demain.

16 octobre 1940

Ce soir n'est marqué par aucun fait remarquable, aussi ma Lucette chérie je ne peux te dire grand-chose, si ce n'est qu'il me tarde que cette séparation finisse. Ma plus grosse bise à vous deux.

17 octobre 1940

Ce matin jeudi il fait pas chaud, le vent s'est Levé et il n'est pas fait pour nous réchauffer. Je crois que cela va être les derniers beaux jours. Il parait qu'ici ici, l'hiver est assez rigoureux. La neige commence en novembre et il y en a aussi pour jusqu'à au mois de mars, cela fait une assez sombre perspective car je ne suis pas habitué. De plus la nourriture étant légère, le corps est plus enclin à moins bien supporter. Enfin si nous pouvons recevoir des colis cela nous aidera. Mais quand ? Cependant j'ai un peu d'espoir, des camarades arrivés quelque temps avant nous au stalag ont commencé à recevoir des lettres et des colis. Notre tour ne tardera sans doute pas je le souhaite, surtout pour avoir des chaussettes. Car depuis quatre mois que je n'en porte plus, et je commence à avoir froid aux pieds. Ici on n'est pas riche et il faut s'accommoder comme l'on peut… Je me suis fabriqué une paire de semelles, en molleton, taillée dans une couverture, il faut se débrouiller. C'est que je vois venir l'hiver et les effets de ma garde-robe sont assez légers. Hier, je t'ai envoyé une carte de 7 lignes, je voudrais bien que tu aies reçu les autres, cela me permettrait d'avoir de toi plus tôt des nouvelles. Ma chère petite femme je songe à toi bien souvent dans la journée et je me trouve bien malheureux…. Nous n'y pouvons rien. Il faut attendre, un jour viendra, mais comme il se fait espérer. À demain ma grande Lucette, je te fais de biens gros bisous ainsi qu'à mon Pierrot

18 octobre 1940

Ce jour de vendredi, il fait très froid. Ce matin pour la première fois il y avait du gel. Heureusement il fait un beau soleil et l'après-midi ne sera peut-être pas trop froid. Ici il y a toujours des bruits qui courent, ce sont des nouvelles tantôt heureuses, tantôt malheureuses. Nous appelons çà dire des broutilles. Celui de ce matin est fait pour me faire plaisir, il est question de rapatrier la deuxième réserve ! Si cela était vrai ? Mais je n'y accorde pas une très grande importance, c'est tellement souvent que je suis déçu. Et pourtant même fausses ces nouvelles font plaisir et mettent un peu d'espoir dans le cœur. Petite Lucette, je passe mon temps comme je peux. Je fais des chansons. Me voilà passé compositeur ! Je dois apprendre l'allemand, mais les cours ne sont encore pas commencés. Je pense à toi ma Lucette ainsi qu'à mon petit Pierrot, je voudrais tant être avec vous. Hélas ce bonheur ne m'est pas permis ! ! !


19 octobre 1940

Ce matin, je suis légèrement enrhumé du cerveau, cela cogne un peu dans ma tête mais j'espère que ce ne sera rien. Voilà la bonne nouvelle concernant les deuxièmes réserves et déjà infirmé. Ici ça ne dure pas. Je ne travaille toujours pas, nous sommes plusieurs comme cela, malgré les incitations le faire. Parmi nous il y en a qui sont désignés comme policiers " Lagerpolizei ", c'est une façon de susciter la jalousie et l'animosité car à ses élus il est payé 6 marks 75 par quinzaine et ils perçoivent double ration pour manger. Tant mieux pour eux. J'aime mieux moins manger et ne pas avoir un pfennig pour acheter du tabac, tant pis… je n'en mourrai pas et ma conscience est intacte. Hier j'ai lu un livre de 429 pages c'était un roman assez intéressant qui m'a distrait au moins toute journée. Si ce n'était cette infâme séparation et que je vois la Libération prochaine, je ne serai pas trop malheureux ; la misère par elle-même ne me fait pas peur, j'y ai été habitué très jeune je me souviens toujours des jeûnes forcés, quand j'étais tout enfant, il y avait pas de pain à la maison… ! ! J'ai été fait à une rude école, aussi maintenant je supporte bien mieux les privations. Mais c'est égal, je n'aurais jamais cru en arriver là. À 42 ans cette vie est vraiment dure. Petite femme chérie, j'espère toujours que demain sera meilleur aujourd'hui, que luira enfin pour nous l'étoile du bonheur. Je ne t'oublie pas, c'est bien souvent dans la journée ou dans la nuit quand je ne peux dormir que mes pensées s'envolent là-bas, vers ce coin de France, où je sais que vous vivez mes deux chéris. Quant aurais je la grande joie de vous presser dans mes bras ? Bonnes grosses bises et à demain.


20 octobre 1940

Il y a des jours où je vis en automate. Tout m'est indifférent, mon corps se plie aux exigences du moment mais mon âme se rebelle. Je pense, je médite, des heures entières. Je reste le regard dans le vide, dans le néant. Je ne vois rien de ce qui vit autour de moi. Mes pensées suivent leurs cours sans être distraites ; mon cerveau lui n'est pas prisonnier. Il se souvient et espère. Petites Lucette, mon amour chéri, tout mon cœur t'enveloppe de tendresse. Je souffre loin de tout ce qui m'est cher. Il m'arrive parfois de plaisanter avec mes camarades. Je ris. Oh ! Oui je ris, mais ce rire tellement nerveux qu'il frise la démence et ce rire me donne envie de pleurer. Pleurer sur ma vie interrompue, pleurer sur mon sort. Tout ce temps perdu ne se rattrapera pas ! Pourquoi la vie est-elle si cruelle aux hommes ? Cependant elle vaut d'être vécue, puisque je me berce d'espoir. Je sais qu'il m'est pénible de descendre au fond de la tristesse, de m'égarer dans cette obscurité maladive, Mais malgré moi, j'éprouve une certaine satisfaction à m'y plonger. Il me semble que mon cœur en sort plus fort et meilleur chaque fois.

22 octobre 1940

Ma chérie, hier soir je t'ai fait une lettre officielle de 26 lignes et je l'ai remise ce matin. Il fait très froid, vraisemblablement quelques degrés au dessous de zéro ; mais je n'ai pas de thermomètre pour le contrôler. Seulement le corps est tout transi, et mes pauvres doigts sont presque ankylosés. Aussi l'écriture laisse-t-elle à désirer. Je suis toujours dans la baraque en bois pour le moment nous n'avons encore pas de feu. L'avant-dernière nuit il y a eu un raid aérien à proximité de nous, nous entendions les avions et l'éclatement des  bombes. Nous avons été prévenus par les autorités et des consignes nous ont été données à ce sujet. Dans ce coin de Silésie il doit faire bigrement froid l'hiver. Rien que d'y penser, je frémis, car je ne suis pas habitué à des froids pareils. Tout à l'heure nous aurons la soupe aux rutabagas, 2h00 après on a faim, comme si on n'avait rien mangé. Enfin cela un avantage c'est d'être chaud et cela fait du bien. Je voudrais te dire tant de choses ma pauvres chérie, mais hélas je ne reçois même pas de lettres. Et ça durera peut-être encore longtemps !

26 octobre 1940
Petite femme chérie, je suis resté quatre jours sans t'écrire, ce n'est pas de ma faute, je t'assure. J'ai été malade comme un chien. Des coliques, rhume de cerveau, mal partout et une forte fièvre. Pas de feu, pas de soins, rien de chaud ! ! Voilà le régime. Le premier jour, j'ai essayé de me réchauffer en restant debout et en marchant dans la baraque, mais je n'ai fait que me fatiguer, et ne suis arrivé qu'à un résultat, c'est que je n'en pouvais plus. Je me suis allongé dans ma paille de bois. Heureusement j'ai deux bonnes couvertures et de cette façon je suis arrivé à ne pas avoir froid. Si ce n'avait été de me lever pour aller aux Water, j'aurais été bien. L'avant-dernière nuit, j'ai beaucoup transpiré, cela m'a dégagé et aujourd'hui, je suis guéri. Ici il ne faut pas être malade car il y a rien pour se soigner. Et puis il fait un froid ! Pas de feu, ce n'est pas amusant. Et puis c'est toujours la même chose, quand on est si nombreux on n'est pas tranquille, il y en a qui font du bruit, qui dansent, chantent sans se soucier de rien, j'ai passé ces quatre jours bien malheureux ! Ma pauvre vieille carcasse est solide, maintenant je ne me ressens plus de rien. Voilà où j'en suis. Il y a des camarades qui commencent à recevoir des lettres et des colis, mais ils sont arrivés quelques jours avant nous. Je ne perds pas espoir, d'avoir de toi des nouvelles avant longtemps. Cela me fait tant de plaisir. J'en ai bien besoin Lucette. Si tu savais comme j'en ai assez d'être là. Que de soucis, que de privations ! Et pourquoi toutes ces souffrances ? Qui nous en saura gré ? Personne ! Comme à l'autre guerre. Enfin ! Espérons que ça finira bientôt. Ce soir j'ai mangé un peu mieux qu'hier. Je n'avais pas faim ! J'ai changé 50 ff pour avoir des marks de camp. J'en ai eu 6 pour 50 FRF et 50 pfennigs, ce n'est pas pour faire des folies, je veux acheter une bouteille thermos, pour conserver chaud de l'eau à la chicorée et puis avoir quelques monnaies pour me faire couper les cheveux et surtout pour payer les cartes et lettres que je t'envoie. Car ici on ne donne rien. La carte de 7 lignes nous est vendue 2 pfennigs et celle de 26 lignes, cinq pfennigs. De plus, il est interdit de recevoir des mandats. Donc celui qui n'a pas d'argent que faut-il qu'il fasse ? Pour ma part j'en ai encore. J'ai mis de côté de 200 FRF, que je vais garder en cas de besoin absolument urgent. Mes dépenses se résument : cartes, lettres, coupes de cheveux. Je ne fume plus, le tabac coûte trop cher. Dans le camp il se vend du tabac à 50 ou 60 FRF le paquet. A ce prix je préfère m'en passer. On peut se procurer de l'argent de la façon suivante : se priver de manger du pain un jour, ainsi on peut vendre sa ration de 200 grammes 30 ou 40 FRF il y a bien d'autres trucs que je connais et que je décrirai une autre fois, cela donnera matière à conversation. Ici c'est l'égoïsme le plus pur. Chacun pour soi, malheur aux faibles ! C'est une ignominie. Dans le dortoir où je couche, il y a plusieurs prisonniers qui mangent comme des goinfres, car ils volent des pommes de terre, carottes etc. aux cuisines, ils touchent du rabiot parce qu'ils font des corvées et tout cela en plus de la ration primaire. Mais jamais ils ne donnent à toi qui souffre de la faim à côté ! Plus fort que cela. Mon camarade, l'adjudant de mon bataillon avec qui je suis toujours depuis la captivité, ici il remplit les fonctions de policier. C'est-à-dire qu'il ne fait pas grand-chose pour cela il perçoit 6 marks 20 pfennigs par quinzaine et chaque jour une double ration. Et bien lui aussi se tape sa double ration sans même m'en offrir. Alors quand je vois des choses pareilles, moi qui aie connu la vieille camaraderie des troupes d'Afrique, j'en suis révolté ! Grosse bises ma Lucette

28 octobre 1940
Je me suis écrié trop tôt non je ne suis pas guéri. Hier j'ai fait  des coliques et je  faisais du sang. J'ai souffert, d'autant qu'il y avait rien pour me soigner. J'ai fait une demande de soins au commandant du camp, ils peuvent vérifier je suis paludéen et dysentérique. La neige a commencé à tomber ce matin pour la première fois il faisait -4° il paraît que l'hiver la température descend à -40°.
30 octobre 1940
Dans aux demandes ont été remises hier à l'officier allemand. Il nous nous a dit qu'elle serait toute examiner, mais que nous n'ayons pas trop d'espoir. Du pense, tout le monde a fait une demande, alors que c'est devenu une plaisanterie. Ce jeu matin j'ai acheté une bouteille thermos 3 marks.
31 octobre 1940
Hier au soir, ma grande chéri j'ai reçu une lettre de toi. Te dire toute ma joie, c'est chose impossible. Quand le vaguemestre est rentré dans la baraque, qu'il a appelé mon nom, je n'en croyais pas mes oreilles. Puis aussitôt la foule des camarades autour de moi, pour me demander d'où elle venait, combien de temps elle avait mis pour venir etc. Comme hier il  neige, il fait très froid ce matin, les  autorités du camp  nous ont demandé si nous voulions travailler et nous ont donné jusqu'à demain soir pour réfléchir, ils n'auront pas beaucoup de volontaires. En tout cas moi je ne le suis pas.
Certaines images proviennent du site http://www.genealogie.com; merci à eux

1er novembre 1940
Aujourd'hui jour de Toussaint. Pas grand-chose de nouveau, toujours pas de lettres de  toi, il est vrai qu'ici tout est censuré, et cela prend du temps, j'attends quand même impatiemment. Aujourd'hui la soupe a été très légère. Nous avons du feu dans la baraque depuis hier cela fait du bien un peu de chaleur. Une autre nouvelle, depuis que j'ai changé de Baraque, j'ai attrapé des poux. Ça me gratte, c'est formidable ! ! Depuis que j'ai de des nouvelles, je suis beaucoup plus tranquille, ce matin nous avons eu une nouvelle, la Paix aurait été signé ce matin à 10h00. Hier c'était la Grèce et l'Italie qui se battaient. Ceux qui vont à la corvée, volent des pommes de terre. Pour les sortir des cuisines ce n'est pas facile, car il y a des sentinelles qui veillent, et puis il y a la fouille. Mais ceux qui ont des pantalons de golf les passent dans le bas des pantalons, les font passer par la braguette. C'est assez comique. De temps en temps il y a des voleurs qui sont pris, ils en sont quittes pour une bonne correction. Tant pis, je vais quand même essayer car la faim et parfois trop dure. Je t'embrasse.

3 novembre 1940
Il fait moins froid, quoique l'humidité, soit très pénétrante. Hier, on nous  a annoncé la libération, la paix, enfin tout un tas de choses qui ne peuvent que faire plaisir. Seulement je n'y crois pas du tout et je fais bien, car souvent c'est vite démenti. il paraît aussi que la France a déclaré la guerre à l'Angleterre  ! ! Tu vois que nous avons des nouvelles qui font sourire plutôt qu'autre chose. Ici nous sommes pas mal de sous-officiers qui ont refusé de travailler. Cependant de temps en temps on nous demande si nous ne voulons pas travailler. Toujours  la même réponse. Rien.
4 novembre 1940
J'ai reçu ta lettre du 22 octobre, merci de toutes les bonnes nouvelles, je sais bien que tu es une vaillante femme et que la maison est entre de bonnes mains. Ce matin, je suis allé faire la corvée d'épluchures. J'ai fait comme les autres, je me suis ravitaillé. C'était comique. J'avais passé les patates par ma braguette, laissais tomber dans le pli de mes pantalons de golf. J'avais bien un le tract en passant au contrôle mais ça a marché admirablement. Je recommencerai, comme cela j'aurai de quoi manger. Ce qui me console, c'est que je ne suis pas le seul à le faire. Me voilà passé voleur de patates… mais j'ai l'excuse de la faim. Ta lettre m'a été remise il y a environ 1h00 je t'ai déjà fait la réponse, car la lettre officielle, nous devons l'écrire aujourd'hui. Aujourd'hui je suis presque heureux, des nouvelles de ma femme, le ventre plein c'est déjà pas mal !

8 novembre 1940
Hier matin, je suis allé retirer mon colis de 1 kilos. J'ai tout reçu intact. Deux paires de chaussettes de laine, deux mouchoirs, un morceau de saucisson, une tablette de chocolat ; je ne tarderai certainement pas à recevoir le colis de cinq kilos. Nous avons changé de baraque je n'y aie pas gagné au change : ici nous sommes d'abord plus nombreux et puis les couchettes sont à trois étages je couche sous le plafond. Ça me donne l'occasion de faire un peu de gymnastique et comme cela mes couvertures ne servent pas de paillasson. Avant-hier soir, il est arrivé de 2000 prisonniers venant de Rennes. Ils sont arrivés tout souriants, car à Rennes ils avaient du vin de la viande ; ils vont trouver un changement ici.
11 novembre 1940
Hier  dimanche je n'ai pas écrit, j'ai fait cuire des patates à peu près toute la journée. C'est-à-dire qu'il y a un poêle et nous sommes un certain nombre à vouloir nous en servir, alors il faut attendre son tour. Ça ne va pas sans crier quelquefois, mais il n'y a que le résultat qui compte. Mes moyens financiers sont des plus réduits, mais j'ai trouvé un système, le voici : devant la coopérative, il y a une espèce de marché clandestin, bien entendu. Il se vend de tout, du pain à 20 ou 30 FRF le morceau de 200 grammes, des boîtes de conserve provenant des colis, des effets… j'aperçois un prisonnier qui vend du fil, il en a toute une boîte de carton. Combien ? 15 pfennigs l'écheveau. J'avais besoin de fil, j'ai acheté deux pour 30 pfennigs. En revenant je pense que cela m'en fait beaucoup, j'arrive à la baraque. Qui veut du fil ? Combien ? 50 pfennigs. Donne le mois je le prends ! J'encaisse 50 pfennigs. Résultat brut ou bénéfice 20 pfennigs et un écheveau de fil. Ici il faut se débrouiller. Malheur à celui qui se laisse aller. Hier soir à 10h00, il y a lu une alerte. Des avions anglais sont venus bombarder. Nous avons entendu pendant 2 heures le ronron des moteurs, puis trois explosions de bombes, la dca (mitrailleuse lourde) a tiré, mais cela n'a pas empêché les anglais de jeter des fusées éclairantes pour diriger le jet et de bombes. Ce matin nous avons appris qu'une usine d'aluminium a été atteinte. La guerre continue Ici. Nous sommes spectateurs. C'est entendu, mais il ne faudrait pas que nous servions de cibles. Ce serait un peu trop désagréable.

12 Novembre 1940
On nous a prévenus, que probablement nous serions envoyés dans les commandos, non pour travailler, mais pour surveiller le travail. Voilà, il faut s'attendre à y filer un de ses jours. Ça ne me sourit guère, mais si je suis désigné, il faudra passer par là. J'attends toujours le colis de cinq kilos.
13 novembre 1940
C'est un jour d'abondance. Après le rassemblement du matin qui a été assez mouvementé je suis allé retirer mon colis de cinq kilos. Il y avait dedans une paire de sabots, chaussons, un chandail, un cache nez, deux mouchoirs, une paire de gants, deux caleçons, un passe-montagne, une chemise kaki, 1 savon, 1 paquet de biscuits, un saucisson, deux paquets de tabac gris, une cigarette, une pipe. J'ai eu double ration de pommes de terre parce que j'avais fait des épluchures. Le soir une carte de toi du 30, et pour couronner la journée la Croix-Rouge française nous a envoyé des biscuits militaires : cent chacun. Après une pareille journée, je suis pleinement heureux, matériellement bien entendu. Aujourd'hui j'ai pris mes sabots au pied. J'ai fait sensation, non seulement auprès des prisonniers mais surtout auprès des allemands. À plusieurs reprises il y en a qui m'ont fait déchausser pour voir comment ils étaient. Les polonais ont demandé à me les acheter ! Je leur ai ri au nez ! Ce soir je vais me coucher heureux et je ne demande qu'une chose, c'est de rêver de toi toute la nuit.
15 novembre 1940
Aujourd'hui ça fait cinq mois que je suis prisonnier. J'ai vendu une chemise quatre marks, c'est du bénéfice, car elle ne valait pas cher, je l'avais ramassée sur un tas d'ordures aux environs de Reims. L'argent recueilli me sert d'argent de poche. Depuis que je mange autant de patates que je veux je fais des économies de pain, je pourrais en vendre deux ou trois morceaux. Ainsi je serai paré et n'aurait pas à souffrir le grand-chose. Ce matin au rassemblement, le Major du camp a repéré mes sabots. Il était étonné de voir un prisonnier avec de si beaux sabots. Un moment j'ai eu peur qu'il menait fasse enlever, mais l'officier qui l'accompagnaient lui a expliqué que c'était reçu dans un paquet. Les Anglais sont encore venus lâcher des bombes dans le coin. J'ai l'impression qu'ils ne chôment pas. Des nouvelles de France, nous ne savons rien, que ce que l'on veut bien nous dire et à quoi nous  accordons très peu d'importance. On nous parle beaucoup de politique dans le journal qui est édité spécialement pour nous, "  Le trait d'union ". La politique c'est ce dont on se moque le plus, les prisonniers n'ont pas envie d'en faire. Nous préférerions des nouvelles du pays. Et les nerfs sont toujours tenus en suspens. Je croirai en la libération quand la guerre avec l'Angleterre sera terminée. D'ici là,  tout n'est que mirage et ce sont des fous ceux qui croient être libérés avant.

16 novembre 1940
Ce matin samedi, nous avons un petit scandale dans le camp : un feldwebel a frappé un prisonnier français. Un adjudant et d'autres prisonniers sont intervenus et cela a failli mal finir. Pour se venger des prisonniers ce feldwebel passe dans les baraques pour essayer de prendre ceux qui fument, car il est interdit de fumer dans les baraques. Il cherche des poux dans la tête, ainsi la journée se passe mouvementée. Moi je suis sur mon perchoir je n'ose pas descendre, mais c'est bien empoisonnant. Dans notre baraque  c'est un tintamarre à n'en plus finir. Pour faire changer la gamelle les hommes se disputent, tous veulent passer en même temps ce qui est impossible. Qu'elle vie désagréable ! !
17 novembre 1940
Ce dimanche est comme les autres, aussi morne, aussi triste. L'officier allemand nous a annoncé que demain, il y aurait une commission de la Croix-Rouge qui viendrait nous voir. On nous a bien recommandé de dire la vérité. Ils peuvent être tranquilles c'est avec plaisir que nous dirons ce qui se passe, nous n'auront nullement peur de dire la vérité. Du coup, cet après-midi, le thé et sucré, cela change un peu le goût. J'en ai assez de cette vie en commun, cet air de foule, ou jamais on ne peut être seul avec soi-même. On a l'impression d'être milieu d'une foire perpétuelle. On ne peut faire aucun mouvement sans avoir à bousculer qui que ce soit pour les WC, les lavabos, ou à l'intérieur de la chambre c'est toujours la foule. Le soir dans les baraques, c'est une infection, cela pue, j'ai hâte que cette vie finissent et puis comme horizon, les fils barbelés et les baïonnettes allemandes, je regrette mes pantoufles, mon petit intérieur, et la chaleur de ta tendresse.
19 novembre 1940
Hier, était un jour de visite. Dans l'après-midi, M. Scapini, accompagné d'un médecin militaire français et de la dame du général Laginge, délégués de la Croix-Rouge. Ils sont entrés dans quelques baraques et ont interrogés quelques prisonniers. Scapini aurait dit qu'il ne fallait pas compter être libérés avant la fin de la guerre avec l'Angleterre. Que la France ferait tout son possible pour améliorer notre sort… hélas, autrement dit, nous avons encore pas mal de gamelles de rutabagas à manger… ce n'est pas très encourageant. Enfin ! Il faut s'armer de patience, l'avenir décidera de nous. La vie au camp ne changera pas, on se lève le matin à 6h00, il y a des rassemblements, quelques corvées, et ont tue le temps comme on peut. Le soir, c'est la chasse aux poux, les jeux de cartes, les discussions pour se servir du poêle, des lettres et colis, ceux qui ont et ceux qui n'en ont pas ; les pronostics sur l'issue de la guerre, et c'est toujours la même chose, ça ne change guère les uns sont jaloux des autres etc. le trafic des marks, les cigarettes, la vente clandestine etc. mais cette vie là, qui est la vraie vie du camp, M. Scapini ne la connaît pas.

20 novembre 1940
Ce matin il y a de la glace, cette nuit il y a eu une alerte, les anglais sont venus jeter des bombes dans les environs. J'ai entendu quatre à cinq explosions, ensuite la dca a tiré. Ma journée je l'ai passé à éplucher les pommes de terre et à me ravitailler comme d'habitude

21 novembre 1940
Il a plu cette nuit, mais cela ne m'a pas empêché de dormir. Ce matin, il fait sombre, une vraie journée de novembre. Ce n'est pas gai. Toujours le même horizon et ces affreux barbelés.
22 novembre 1940
Ce matin beau soleil. Nous  avons appris que la Grèce était en guerre avec l'Italie. Aujourd'hui il paraît que la Hongrie est en guerre avec la Grèce. Peu à peu l'Europe entière sera en guerre. Ce n'est pas fait pour se terminer de sitôt. La noël approche est-ce que Pierrot mettra ses souliers dans la cheminée ? Il est bien grand. Je pense aux beaux arbres de noël que nous lui faisions chaque année. Sa joie en découvrant toutes ces jolies choses, le bonheur que je lisais dans tes yeux, et moi-même je sentais les miens  se mouiller. Nous étions heureux, c'était là le vrai bon temps. Cette année hélas ! Je serai loin de vous devez mais fêtez Noël vous deux je serai avez-vous par la pensée et peut-être que le Petit Jésus saura nous combler à tous, je vais cesser mon bavardage il y a un bruit dans la baraque ! A demain chérie,  grosse bise à vous deux.
7 décembre 1940
Il fait un temps affreux, de la neige de la pluie, du vent et du froid. Heureusement pas besoin de sortir, la baraque est confortable, c'est le principal. C'est curieux comme ici il faut se défendre, et pour toute chose c'est pareil. Les gens sont hargneux, méchants, et égoïstes ; nous arrivons à ne plus pouvoir nous supporter les uns les autres, c'est triste. Est dire qu'autrefois, on parlait d'union sacrée. Elle est belle ici ! ! Cela devient écœurant. Je n'ai pas de camarde ici, Pellé en tient lieu mais, c'est plutôt une association entre nous deux pour les besoins de la débrouillardise plutôt que de l'amitié. Mais ici il faut vivre alors on se défend !
Le 23 novembre 1940
Cette  journée de samedi se passe avec un temps très noir
25 novembre 1940
Ce matin encore pas de lettres on libère les arméniens, ukrainiens, etc qui serait dans l'armée française. Peut-être un jour notre tour viendra c'est ce qu'on m'a dit, notre fureur de Barak, sept allemands et chic, il est vrai qu'il n'est plus jeune, il a 45 ans. Il m'a demandé mon âge, alors m'a-t-il dit jusqu'à 40 ans, tous les vieux vous serez renvoyé. S'il pouvait dire vrai. Je ne demande que samedi. Je commence à sentir le moisi dans ce camp. La baraque est une véritable fourmilière. On ne peut même pas y circuler tellement nous sommes nombreux. Pas moyen de se mettre le dernière sur un banc, nous décrire sur une table. Je continue à vivre sur mon perchoir, sur une poutre ce n'est pas dû gagner confort hélas.
13 décembre 1940
Ce matin vendredi 13, débute avec de la neige et verglas il fait froid mais c'est supportable ; ce matin j'ai mangé de la morue frite, ce soir pour changer j'ai fait des croquettes.
27 décembre 1940
Ce matin je n'ai été ni mieux dit plus mal, le nez coule en permanence et la gorge me fait toujours souffrir. Un prêtre m'a offert des comprimés pour me faire un gargarisme. J''ai accepté volontiers. Je me suis donc gargarisé ce matin.
31 décembre 1940
Ce soir 31 c'est la fin de l'année. Je regarde en arrière, c'est une année que je ne regrette pas. Elle n'a pas été assez heureuse pour nous, ni pour personne. Mais je suis triste, très triste. Le séjour dans cette baraque devient vraiment fastidieux ! Je forme des vœux très sincères pour que l'année ne s'achève pas sans avoir vu à nouveau rayonner la joie et le bonheur dans nos foyers.

20 janvier 1941
Je suis réellement gâté hier et aujourd'hui. Hier trois lettres, cet après-midi le colis de 5 kilos contenant du chocolat des boîtes de conserve un paquet de biscuits un paquet de tabac. Aujourd'hui il est arrivé au camp 1500 prisonniers venant de Saint-Lô. Ça ne sent pas la fin de la captivité ces arrivages de prisonniers. On se fait à tout même aux malheurs. Le camp est triste partout où les yeux peuvent se porter, c'est la blancheur de la neige, cela devient très nostalgique. De nouveaux prisonniers arrivent de Valognes, parmi eux se trouvent des soldats de ma section. Cagimel, Labattu, Vignosse. Ils m'ont dit que Bonnet et beaucoup d'autres sont toujours en France. Par contre le capitaine Rivière est en Autriche, Salain serait curé à Résigny.
4 mars 1941
Tous ces jours ci je n'ai pas écrit. Je n'ai toujours pas de lettres de toi, en revanche j'ai reçu un colis de un kilo samedi dernier, il contenait une boîte de rillettes, une boîte de pâté, du chocolat et des biscuits. Je suis allé retirer un colis, où il y avait un paquet de biscuits et deux paquets de tabac, merci ma Lucette. Ce matin, l'officier est venu nous faire un speech sur le chapardage des patates, bien entendu avec les cinq ou six camarades qui avait depuis la veille épluché les patates j'ai eu les honneurs de la fête ; ma conscience ne s'en est pas trouvée humiliée car, devine quoi, derrière moi, sur les 500 hommes qui épluchent il y en a 499 qui pensent comme moi. Voler des patates pour manger et risquer le passage à tabac il faut vraiment avoir faim ! Aussi maintenant pour réussir à en avoir de ces tubercules, c'est cuit, je suis trop repéré. Je ferai un cran de plus à ma ceinture. Hier tantôt il a été fait pression sur nous, pour nous envoyer au travail. 2000 réfractaires ont  été rassemblés. Une délégation avait été envoyée, auparavant hier matin dans les usines de Dresde pour se rendre compte, du travail qu'y faisaient les prisonniers et dans quelles conditions ils vivaient. Un délégué nous a exposé ce qu'il avait vu. Il s'en est du reste fort bien tiré. Peu après on a demandé qui étaient les volontaires, pas un de nous n'a bougé. En suite on nous a dit : les volontaires restez les autres partez. Pas un de nous n'est resté. C'est curieux le travail forcé ne tente  personne.
26 mars 1941
Ces jours ci au camp, c'est une véritable atmosphère de campagne électorale. Tous les chefs de Camp, de baraques ont été relevés. Ce qui n'est pas dommage. D'autres ont été réélus. Ça marchera peut-être mieux espérons-le. En tout cas la mentalité ne sera pas la même. Nous ne seront plus doublement prisonniers. C'est malheureux de constater qu'il y avait des français qui étaient plus durs pour nous que ne sont les allemands. J'ai failli être élu, ce qui ne m'aurait pas fait beaucoup plaisir. Je reste dans le rang, j'aime mieux ! Ces jours ci, j'ai un peu le cafard, je ne sais pas pourquoi. Il y eut à un petit incident trois officiers n'avaient pas salué un Allemand. Punition : suppression du sport pour toute la journée. Nous avons été ramené dans les baraques, nous étions plus de 2000 ; les sous-officiers ont aussi été punis. Après la punition l'officier a autorisé à jouer mais l'adjudant Lamothe, homme de confiance, nous a demandé de ne pas jouer en signe de protestation. La convention de Genève ne prévoit le salut qu'à l'égard des officiers. Les terrains de sport ont été vides toute la journée. Ce matin le travail a repris. Je suis toujours réfractaire.

Le mot de l'historien :
Ce rêglement a été mis en ligne dans ce site très intéressant :
http://pagesperso-orange.fr/aetius/kg/KG0.htm
Règlement du Stalag III B Fürstenberg am Oder
1.                Les prisonniers de guerre sont soumis aux lois de guerre allemandes au camp comme dans les détachements de travail. Le service est réglé par une discipline raide et sévère.
2.                Le prisonnier de guerre ne doit s'approcher de la clôture des fils de fer barbelés qu'à 5 m de distance. Les sentinelles ont l'ordre de tirer à balle si cet ordre n'est pas observé. Seules les ordonnances reconnaissables comme telles par un brassard sont autorisées à circuler librement pour motif de service.
3.                L'accès de l'intérieur de la cantine du camp principal est interdite aux prisonniers de guerre. Ils font leurs achats aux guichets de vente de la cantine. Il leur est interdit d'acheter dans les cantines du camp extérieur. Il leur est surtout défendu d'y stationner.
4.                Les prisonniers de guerre sont groupés en bataillons et ceux-ci en compagnies. Chaque bataillon reçoit un logement de séjour fixe.
5.                Les chefs de bataillon ainsi que leurs adjoints sont les supérieurs directs des prisonniers de guerre. Leurs ordres doivent être exécutés immédiatement et sans restriction.
6.                Les honneurs militaires doivent être rendus aux officiers, sous-officiers et soldats allemands supérieurs. Les saluts militaires doivent être rendus d'une façon absolument réglementaire aussi bien au camp qu'en détachement de travail ou en route. Au moment où un officier entre dans une baraque, il sera commandé " fixe ". Tout le monde se met au garde à vous face à l'officier, un gradé fait le rapport.
7.                Les prisonniers de guerre doivent toujours observer la plus grande propreté de leur corps et de leurs effets. Les effets déchirés doivent être raccommodés immédiatement. Les galons et les décorations peuvent être portés.
8.                La baraque doit toujours être tenue dans un état de propreté absolue. Les couches seront mises en ordre immédiatement après le réveil. Il sera établi une corvée militaire. La liste des prisonniers désignés pour les corvées doit toujours être affichée sur le tableau de publication. Pour chaque exercice, la compagnie se rassemble devant la baraque.
9.                Les besoins ne se font que dans les latrines. Toute infraction autour des baraques sera sanctionnée.
10.                Il doit régner un bon esprit de camaraderie dans les baraques. Les bruits et les disputes sont à éviter.
11.                Défense absolue de fumer à l'intérieur des baraques. Tous les délinquants seront punis. Un piquet d'incendie fonctionnera de jour et de nuit se relevant toutes les heures du coucher au réveil. Toute négligence de garde sera punie.
12.                Il est permis de jouer de la musique. Les chants patriotiques ne sont pas admis.
13.                Les jeux de hasard sont interdits.
14.                Toute détérioration des installations du matériel et de la literie sanctionnée. Le dommage doit être réparé.
15.                Les malades doivent se présenter au rassemblement du matin et seront conduits à l'infirmerie.
16.                Les relations entre les prisonniers et les personnes civiles sont strictement interdites au camp comme dans les détachements de travail. En outre il est absolument interdit de s'approcher des femmes et des jeunes filles allemandes ou bien d'entrer en relation avec elles. Toute contravention sera punie de prison jusqu'à 10 ans selon les circonstances et même de peine de mort (recueil des lois du Reich IP 2132).
17.                Le P.G. ne doit avoir en sa possession que de l'argent de camp et l'argent allemand ou étranger est à déposer au bureau du trésorier pour être inscrit au compte des p.g. En cas de fouille toute monnaie interdite sera confisquée.
18.                Chaque espèce de troc est interdite.
19.                Si les conditions de transport le permettent les p.g. peuvent écrire au maximum 4 lettres et 2 cartes par mois ; les imprimés sont fournis par le service postal du camp. Tout autre papier n'est pas admis. Tout courrier écrit est à remettre au chef de la compagnie qui le transmet. Il est interdit sous peine de punition de se faire expédier le courrier par des personnes civiles.
20.                Celui qui tenterait de s'évader court le risque d'être fusillé ensuite. Le prisonnier évadé ne trouverait dans son pays aucune assistance car toute habitation des régions occupées est placée sous le contrôle de la police allemande. Toute personne qui n'est pas présentée à cette dernière sera sévèrement punie. Elle peut perdre sa liberté pour plusieurs années si elle ne peut pas présenter des pièces d'identité régulières. Celui qui a essayé de s'enfuir sera renvoyé le dernier. Il risque d'être renvoyé beaucoup plus tard que ses camarades.
21.                En cas d'alerte incendie les p.g. doivent rapidement sortir de la baraque et se porter à leur place de rassemblement jusqu'à nouvel ordre.
22.                En cas d'alerte aérienne les p.g. restent d'abord dans les baraquements. Toute circulation sur la route du camp et sur les places de rassemblement est dangereuse et par conséquent interdite.
23.                Il est défendu aux p.g. de recevoir des visites de la part de proches parents au camp et dans les détachements de travail du STALAG III.
1er juillet 1940,
Le Lt Col. et Commandant du camp MAY

28 mai 1941
Toujours la même ambiance. Il est fortement question de renvoyer les classes de la guerre 14 18. Malheureusement ils arrêtent à la classe 18. La classe 19 est encore victime. Pourquoi cette classe est-elle toujours brimée. Ici, malgré cela tranquillité relative. Dimanche les inaptes sont partis pour la France via Genève. Il y en avait de bien malades, mais il y en avait aussi qui n'ont rien ! Pour cela il suffit de payer quelques billets de 1000 et le tour est joué. Pour moi rien de nouveau. Ce matin des marins sont partis pour la France les veinards ! Ici sans changement

Retour à Bordeaux à la mi-juillet 1941
image tirée du site :http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/page/affichepage.php?idLang=fr&idPage=2909

Le mot de l'historien

En mai 1941, " les protocoles de Paris " apportent d'autres améliorations, comme la libération des prisonniers de guerre, ayant fait les deux guerres.  Au début de l'année 1941, des accords interviennent entre l'Etat Français et les autorités d'occupation pour permettre la libération d'une partie des prisonniers de guerre français en Allemagne. Il s'agit des pères de famille de quatre enfants mineurs, des frères aînés de quatre enfants, de certaines catégories de fonctionnaires, d'agriculteurs et d'artisans (menuisiers, charpentiers, cimentiers, ferrailleurs) nécessaires au redémarrage de l'économie. Bien que de retour dans leur famille, ces hommes en " Congé de captivité " gardent le statut de prisonniers de guerre et doivent régulièrement venir se faire enregistrer auprès de la Kommandantur la plus proche. En 1944, près de 430 000 prisonniers ont ainsi regagné leur foyer.

Georges Scapini dont Marcel Rouchaud relate la visite dans son STALAG était député de 1928 à 1940, ambassadeur des prisonniers de guerre et collaborateur...

Georges Scapini (Paris, 4 octobre 1893 - Cannes, 25 mars 1976) est un avocat et parlementaire français impliqué dans la Collaboration.

Georges Scapini est mobilisé durant la première guerre mondiale. Celle-ci le marquera profondément : il perd d'ailleurs la vue en 1915 en Artois. Il deviendra par la suite président de l'association des Aveugles de guerre.

Il est élu député de Paris de 1928 à 1940 et rejoint le groupe des Indépendants. Il glisse cependant vers l'extrême droite et devient un des fondateurs du Comité France-Allemagne, qu'il préside entre 1935 et 1939. En juillet 1940, il vote les pleins pouvoirs à Pétain.

Pétain le nomme chef du Service diplomatique des prisonniers de guerre à Berlin, avec le rang d'ambassadeur. Son rôle est en principe d'améliorer la conditions des soldats prisonniers en Allemagne. Toutefois, il sera peu efficace et faiblement apprécié des prisonniers. Avec le gouvernement de Vichy, il entérinera les diverses violations des Conventions de Genève de l'Allemagne vis-à-vis des prisonniers de guerre. Il exigea même des prisonniers français de ne pas tenter de s'évader.

A l'ouverture de son procès en 1949, il se réfugie en Suisse. La Haute Cour le condamne par contumace à 5 ans de travaux forcés. Rentré en France en 1952, le tribunal militaire de Paris l'acquitte.